Témoignages

 

Témoignage 1 :

HENRI JACQUIER. ELOGE DU FRAGMENT

« Mais qui rétablira autour de nous cette immensité, cette densité réellement faites pour nous »

René Char.

Rodica Baconsky (1)

Un discours que nous tenons sur celui qui a été notre maître est implicitement un discours sur nous. D’où son extrême difficulté, cette hésitation de la parole de qui, en dévoilant, nous dévoile, car nous y signons notre appartenance ou notre séparation. S’il nous faut aujourd’hui passer outre à cette pudeur, à notre corps défendant, c’est que nous pensons avec le poète :

« L’étoile me dit : Je tremble au bout du fil, Si nul ne pense à moi, je cesse d’exister ».

C’est cette perte d’être que nous ne saurions accepter et qui a décidé de notre démarche à la recherche d’Henri Jacquier, aussi bien dans notre mémoire que dans ces pages disséminées, au fil des ans, tels des « grains de pollen », et qui pour avoir illuminé la conscience de leur époque n’ont rien perdu de leur fraîcheur ni de leur acuité. Pour le lecteur contemporain la découverte de ce parcours délectable ne va certes pas sans un secret désir d’en retrouver la source, cette matrice de la pensée qui commande non seulement le choix (délibéré?) de l’essai comme forme d’expression, mais cette ouverture de l’homme aux aventures les plus diverses du cogito. Car partout où il va, chez le poète ou chez le musicien, chez le philosophe ou le logicien, chez le peintre, l’ingénieur ou le mathématicien, cet esprit est chez lui, non pas en dilettante mais en habitué, en savant. Cet esprit qu’excède de toutes parts une intelligence vive, impatiente et qui sait trop le prix de la parole pour n’en peser chacune.

Si nous essayons de cerner cette pensée dans sa diversité foncière, dans son éparpillement centripète ( ce paradoxe dessine d’avance notre saisie) nous la trouverons accordée à une pulsion profonde qui la mène et l’apparente, au-delà du siècle, à cette réflexion fondatrice des temps modernes que fut la première vision romantique. Henri Jaquier, homo romanticus !

Face à cette écriture comme en suspens, si riche dans ces possibles points de fuite, si incitante par son potentiel allusif, cette écriture qui avoue la discontinuité et la différence comme forme, nous pourrions dire, à l’instar de Blanchot, qu’elle retrouve « cette pluralité qui est virtuelle en nous, réelle en nous et qui répond à l’incessante et autocréatrice alternance de pensées différentes ou opposées ». Car ce qui en fait le charme indicible mais également, peut-être, l’intime déchirement, est à la fois l’aspiration du système et l’horreur de celui-ci, l’attrait et le refus du garde-fou entravant. « Cette recherche d’une forme…, affirme Blanchot, qui mobilise – rende mobile – le tout en l’interrompant, cette exigence d’une parole fragmentaire, non pour gêner la communication, mais pour lui rendre son absolu, qui est participation, communion », soutend et tisse le texte comme une transgression permanente, une tentative profondément dialectique d’inscrire la pluralité dans le singulier. Assumant et transfigurant l’accidentel, parce que le constituant comme partie d’un tout à venir, le fragment comme genre. (V. Lacoue-Labarthe et Nancy, L’absolu littéraire) désigne à la fois sa structure brisée, son inachèvement immédiat et sa relation à un ensemble, statué en « quelque sorte hors de l’œuvre, dans le sujet qui s’y donne à voir ». Aucun d’entre nous n’a pu rester insensible à cette tension du projet qui anime toute page d’Henri Jacquier, à cette manière subreptice de fracturer la clôture imposée par l’espace typographique, à travers un propos dont la translation est la figure même. L’éclatement, la dislocation, cette rupture et cette reprise, ce désordre apparent de l’élan ne sont-ils pas les signes indélébiles d’un romantisme profond, dans le meilleur sens du terme ? D’un romantisme qui est essentiellement générosité parce que l’écriture ne se contente pas d’affirmer, mais attend son accomplissement d’une confirmation, mais s’ouvre à travers ses brusques arrêts à d’autres horizons de complétude. S’appréhendant dans sa disparité mais aussi bien dans sa relation au monde, la voix d’Henri Jacquier enseigne à son lecteur la patience d’un travail infini et la valeur de fulgurance de la parole, l’aspiration au Tout et la modestie du singulier. Comme dans cette rêverie qui nous offre peut-être la clé d’une pensée : «mă încîntă spectacolul unui cero de spirite ardente și sincere, tinere prin vîrstă sau cel puțin prin entuziasm…nu un cerc închis, ci unul al cărui centru, – contrar lui Pascal – să fie peste tot, iar circumferînțs nicăieri » [ Je suis enchantée par le spectacle d’un cercle d’esprit ardent et sincère. Jeune par l’âge ou du moins par l’enthousiasme…ce n’est pas un cercle fermé mais un dont le centre contrairement à Pacsal est partout et la circonférence nul part ].

 

Témoignage 2 :

L’APPROCHE DU TEXTE

Dana Vancea (2)

Ce qui frappe d’abord dans la personnalité du Professeur Henri Jacquier, – participant d’une formation philologique de la meilleure tradition, où les instruments et les matériaux du savoir rationnel sont mis en œuvre afin d’inventer une relation personnelle avec la littérature, philologue épris de la totalité, pour qui la microscopie, l’exégèse du détail n’est qu’une étape, la première, une ap-préhension pro-visoire , une pré-compréhension (Haidegger) à la vue synthétique, un prélude à la musique de l’arrière-texte, – c’est la continuité de son effort d’investigation sur la forme, l’attention scrupuleuse, inlassable à la textualité, à cette langue obscure et palpitante qu’est l’œuvre littéraire, à l’émergence des mots. Et la recherche, sur la structure interne d’une œuvre, – souvent soutenue par les ressources, parfois implicites, du comparatisme -, sur le fonctionnement d’un procédé stylistique en tant que bipolarité, sur l’impact, au niveau du vocabulaire, de deux synchronies, pour nous en tenir à quelques-uns des thèmes de ses investigations, n’y est point celle d’une technicité stricte, les aspects subjectifs en étant délibérément assumés, car ce n’est pas une recette ou un mode d’emploi mais une réflexion sur le sens, une absorption intérieure, un retrait en soi, d’une extrême densité, qui illumine les séquences de l’œuvre, les dramatise, en fait exploser le noyau dur des significations comme une grenade mûre le ferait.

Une curiosité toujours en éveil, un esprit de finesse hostile aux méthodologies outrancières sous-tendent cette démarche la nourrissant de considérations de sémantique historique pour déceler – dans l’étude des champs sémantiques – moins un système de différences qu’un réseau de convergences, l’analyse ne répugnent pas à s’inclure une composante existentielle qui ne la rend que plus souple et, à la fois, ouverte parce que n’épuisant pas la tâche de l’enquête, parce que porteuse de suggestions, parce que posant comme principe que toutes les significations demeurent en suspens, l’esprit devant être disponible pour tout ce qui se manifeste dans l’œuvre.

(1) Rodica Mariana Baconsky

Née le 2 juin 1941. Traductrice, essayiste. Faculté de Philologie, Université Babeş-Bolyai. Directrice du département de langues étrangères appliquées ; reportrice nationale pour les réseaux thématiques – dans le domaine des langues (TNP1, TNP2, TNP3) ; membre coordinatrice du projet COCOP (avec l’ambassade française) ;  experte-évaluatrice TEMPUS  (1994-1999).

(2) Dana Vancea

Née en 1947. Faculté de Philologie, Université Babes-Bolyai. Assistante Universitaire dans le Département de Francais de la Faculté des Lettres, specialisée en stylistique. Elle a emigré en France dans les années 80.

Référence des témoignages : Romanica, Studii de Romanistică, volume soigne par Ligia-Stela Florea, Universitatea din Cluj, Facultatea de Filologie, 1984.

 

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